Cracher ou ne pas cracher ?

Hamlet avait son château et ses fantômes. Le Serial Quilleur, lui, a son crachoir et ses remords. La question existentielle reste la même : cracher ou ne pas cracher ?

Le camp des avaleurs

Soyons honnêtes. Recracher un grand cru après l'avoir porté aux lèvres, c'est un peu comme entrer dans une boulangerie, humer le croissant chaud, et le reposer sur l'étagère. Techniquement possible. Moralement douteux.

Alors on se convainc. On se dit que c'est un hommage au vigneron, à ses années de labeur, à ses vignes bichonnées comme des enfants. Avaler, c'est respecter. C'est remercier. C'est presque un acte civique.

Et puis franchement — qui veut être celui qui fait un bruit suspect dans un seau en inox au milieu d'une dégustation de grands crus ? Personne. On veut savourer, profiter, et tant pis si la cinquième cuvée rend l'atmosphère un peu plus... animée.

Le camp des cracheurs

Sauf que la réalité finit toujours par rattraper les idéalistes.

Parce que si vous avalez tout, votre palais devient aussi fiable qu'un GPS des années 2000 — il recalcule en permanence et vous emmène dans le fossé. Les saveurs se brouillent, chaque vin devient "excellent" (y compris celui qui sent le bouchon), et vous finissez par confondre un Chablis avec un rosé de supermarché.

Sans parler de l'endurance. Une dégustation de vingt vins qui se termine en récitation de poèmes au crachoir, ce n'est pas exactement l'image du dégustateur accompli.

Cracher, c'est la discipline. Le professionnalisme. La seule façon de tenir jusqu'au dernier verre sans finir à entonner La Bohème avec le vigneron à dix heures du matin.

Le dilemme devient philosophique

Cracher, c'est aussi renoncer. Renoncer au plaisir de laisser le vin glisser doucement, à cette chaleur qui accompagne chaque gorgée. C'est regarder un film génial et éteindre la télé avant le dénouement. Commander un soufflé au chocolat et n'en prendre qu'une cuillère.

Quel Serial Quilleur digne de ce nom peut vivre avec une telle frustration ?

La réponse (celle qu'on ne veut pas entendre)

L'équilibre, évidemment. Quelques gorgées pour le plaisir, quelques crachoirs pour la lucidité. La dégustation n'est pas un marathon de boisson — c'est une expérience sensorielle, une ode à la précision.

Même si, avouons-le, on a parfois très envie de mettre la précision en congé.

Alors la prochaine fois que le dilemme se pose, souvenez-vous : cracher avec style dans un crachoir en inox, c'est un talent. Et les talents, ça se respecte.

En vérité, il n'y a ni bonne ni mauvaise réponse. Chaque dégustation mérite les deux.


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